Une lecture éditoriale est une lecture particulière. Elle prend en main un texte fini mais qui peut encore être amendé, retravaillé. L’œil éditorial est à la recherche de ce qui fait projet propre à trouver place dans un programme éditorial. Le sien quand on est soi-même éditeur ou éditrice, celui de la maison pour laquelle on travaille si on est lecteur ou lectrice professionnel.le.
Tous ces professionnel.le.s abordent chaque texte avec le désir réel d’y trouver LA pépite, d’où l’importance de l’enveloppe d’un texte, de son attaque. La lettre qui l’accompagne, le soin de sa présentation, cela ne fait pas tout mais ça aide. Et plus le texte est long et plus ce facteur joue.
Puis le premier chapitre. Celui-là a une mission délicate : hameçonner le lecteur ou la lectrice, lui donner envie de continuer. Parce que c’est original, parce que l’écriture convainc, parce que les personnages prennent vie sans attendre et que l’on fait corps avec eux.
Le saut victorieux de ces premiers obstacles, ce n’est pas rien. Ensuite, le texte va se dérouler et l’éditeur y trier ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Au final, l’éditeur soupèse votre projet sur un drôle de trébuchet à trois plateaux : le poids de l’intérêt pour le projet (intérêt pour l’éditeur, intérêt pour le lecteur), le poids de ce qui y fonctionne, le poids de ce qui n’y fonctionne pas. Vous imaginez ensuite facilement comment se combinent ces trois variables : ça m’intéresserait mais il y aurait vraiment trop de travail ; ça fonctionne bien mais je n’imagine pas quels lecteurs cela pourrait intéresser ; ça fonctionne mais ça ne correspond pas à ce que je souhaite publier ; le scénario est efficace mais l’écriture désastreuse… Ici, une précision désagréable : les éditeurs reçoivent tous beaucoup de projets et les projets potentiellement intéressants qui nécessiteraient beaucoup de travail ont tendance à être sévèrement rejetés. Surtout si l’auteur est inconnu…
Comment, nous, lecteurs indépendants nous inscrivons-nous dans ce méandre ? Nous ne prenons pas le risque de publier, nous pouvons juste imaginer qui pourrait le faire, à quelles conditions. Nous devons répondre à la question : « mon texte est-il prêt à être envoyé à des éditeurs ? » Ou bien, secondairement : « mon texte a été rejeté mais je n’ai pas assez d’explications pour le remettre sur le métier »… Pour cela, nous faisons ou refaisons à côté de l’auteur ou de l’autrice tout le chemin que l’éditeur va parcourir ou a parcouru, en pointant les points solides et les points fragiles. J’ajoute que c’est un travail passionnant. Accompli avec bienveillance et sincérité, c’est aussi un joli moment de vérité que l’auteur ou l’autrice apprécie – ce sont eux et elles qui me le disent.