Masculin/féminin : « Ensemble nous cherchons »

Vous aurez peut-être remarqué que ce blog fait son possible pour mettre à égalité masculin et féminin. Ce n’est pas toujours facile mais c’est un choix. Je l’ai fait après discussion avec mes filles, car je pense fondamentalement que les plus jeunes que moi, me montrant des chemins nouveaux, me permettent de réfléchir et d’évoluer. Nous sommes dans une période de mue, par définition inconfortable, mais quand nous en sortirons, notre coquille sera plus grande. Après des années à voir mes « autrice » soulignés d’un petit pointillé rouge accusateur par mon correcteur automatique (et à l’envoyer bouillir), je m’aperçois que ce mot a enfin retrouvé sa place perdue dans notre langue autorisée. Donc, l’usage plus que la loi fait avancer. A ce sujet, j’ai recopié ici la parfaite tribune de Julie Neveux, maîtresse de conférences en linguistique, membre du collectif des linguistes atterré.es (tiens, revoilà le petit souligné rouge accusateur, qu’il aille au diable). Elle me pardonnera, je l’espère, de tordre son droit d’autrice mais, au lendemain de l’inauguration de la Cité de la langue française de Villers-Cotterêts et du discours de son nouveau roi, c’était indispensable ! Bonne lecture

La baguette magique du Président : en français, le masculin fait le neutre !

Par Julie Neveux, Libération, 31 octobre 2023

Emmanuel Macron l’a dit ce lundi midi dans son discours d’inauguration de la Cité internationale de la langue française, il l’a ordonné, c’est plié, en français, «le masculin fait le neutre».

De la même façon sans doute, abracadabra, que, grâce à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, d’après le roman national que Macron nous récite depuis quelques années, qu’exalte aujourd’hui son projet patrimonial, François Ier ordonna que le royaume de France, dont la grande majorité n’en parlait pourtant pas un traitre mot, soudain se mette à parler français.

Tout ça, d’un coup de baguette magique.

Les gens dans la cour de Villers-Cotterêts, sous la pluie fine, applaudissent. Bravo !! Où est le lapin ? Il l’a sorti du chapeau ? Oui, oui ! Faisons-leur la peau, à ces militantes féministes qui viennent menacer notre belle langue et la pourrir de l’intérieur ! Mais c’est bien sûr : en français, «le masculin fait le neutre». Et le Président, aussi, fait la pluie et le beau temps. Surtout la pluie, en fait, ce midi.

Qui, dans la cour, sinon quelques linguistes (atterrées), pour percevoir l’incohérence profonde du discours du Président ? Un discours qui prône l’esprit d’ouverture du français, langue en mouvement, variant dans le temps et par le vaste monde, langue dont la diversité est célébrée, magnifiée ; un discours qui illustre la richesse de la francophonie (héritage pourtant douloureux d’un passé colonial où la langue du colon est venue écraser de son prestige les langues des colonisés), et qui, au même moment, «en même temps», se fait autoritaire, royal, mais surtout, prétend éradiquer, nier, la réalité d’un demi-siècle de recherches et de propositions sur le sujet du genre grammatical et de l’égalité dans la langue.

Le français fait partie de la centaine de langues dans le monde qui découpent le réel selon deux genres ou plus. Certaines le découpent entre inanimé versus animé, d’autres solide versus liquide, d’autres encore, masculin versus féminin. Ce que montrent les travaux scientifiques, c’est que le masculin employé comme générique est d’abord perçu comme masculin, avant d’être interprété comme incluant aussi les femmes. Si je dis «les chirurgiens sont entrés dans la chambre», vous imaginez d’abord, plutôt, des hommes. Tout simplement parce que le masculin est d’abord appris, dans nos apprentissages initiaux, en lien avec la représentation du genre social masculin. Et parce que l’alternance masculin/féminin est une loi profonde du français (et des langues romanes) en général. On apprend voisin, voisine, cousin, cousine. Au singulier, pas de problème (enfin, si, il y en a eu quand il s’agissait de décliner des métiers prestigieux au féminin, lutte à peine acquise, à laquelle l’Académie française a mis près de 40 ans à consentir). Mais au pluriel, si je dis «Chéri, les chirurgiens vont nous parler», vous imaginez, d’abord, donc, des hommes. Or ce lien entre genre grammatical et genre social est devenu conscient. Dans nos débats, dans la recherche, dans nos sociétés.

C’est la raison pour laquelle Macron lui-même emploie les formules de type «Françaises, Français», «celles et ceux», qui sont la preuve criante qu’il perçoit le masculin comme insuffisamment générique, pas tout à fait neutre. Non, Monsieur le Président, le masculin, en français, ne fait plus bien le neutre, ou pas toujours, ou pas assez, pour certains concitoyens et certaines concitoyennes. Déjà en 1791, Olympe de Gouges, sensible à cette asymétrie du genre grammatical, réclamait une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » (avant d’être décapitée).Ensemble, nous cherchons

Parce que le masculin ne fait plus bien le neutre, parce que la société, aspirant à plus d’égalité, réclame plus d’égalité dans les représentations qu’offre un système linguistique, on cherche des solutions. Ensemble. Soit on cherche à mieux faire voir le féminin («les musiciens et les musiciennes», «Françaises, Français» ; le point médian n’étant qu’une proposition parmi d’autres aujourd’hui), soit on cherche une façon de faire voir moins de genre. L’allemand hésite entre les deux, il dit plutôt «Die Lehrer und Lehrerinnen» (les professeurs et les professeures, les deux formes), mais certains ont aussi proposé, pour dégenrer, l’astérisque (Demokrat*innen), ou le X. L’espagnol, aussi, hésite, dédoubler les genres ou ne pas les nommer, par exemple avec un «e» final qui ne serait ni le «o» du masculin, ni le «a» du féminin, là où l’italien, lui, a proposé le schwa, un «e» à l’envers. En anglais, qui marque beaucoup moins l’alternance féminin-masculin, où les débats sur le sujet sont quasiment réglés depuis des années, c’est le pronom pluriel «they» qui le plus souvent permet de sortir de l’asymétrie.

Ensemble, nous cherchons. La solution idéale n’est peut-être pas trouvée. Le point médian, code graphique proposant une abréviation (chirurgien·ne) en est une, déjà pratiquée ; elle demande sans doute de la pratique, de l’harmonisation ; peut-être y en a-t-il des meilleures… que l’usage retiendra ! M. Macron tolère-t-il le point que je viens de mettre derrière le «M», pour lire «Monsieur» (convention graphique tout à fait consensuelle), ou bien trouve-t-il que ce point qui coupe le mot est vraiment impossible à maitriser et rend la langue «illisible» ?

Un usage s’accepte… quand il se pratique.

Où mettre les points alors ? Sur les i, peut-être : Emmanuel Macron n’est pas le Président magique de la langue française, mais le Président des Français et des Françaises. Au nom de la langue française, il ne saurait imposer l’usage, ni en faire un simple jeu politique. Et masquer ainsi les vrais débats sur la langue, aux enjeux démocratiques et non pas rhétoriques, dont l’amélioration de notre orthographe archaïque.

PS : A lire aussi, Le français va très bien, merci, par les linguistes atterré.es, réjouissant petit livre de la collection Tracts (Gallimard, 2023)